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LE CŒUR ET LA JUSTICE

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mardi 14 septembre 2010, par Kateryna Lobodenko-Senani
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Sous la plume de Marie-Pierre THOMAS sont nés des épisodes de « Docteur Sylvestre », de « Femmes de loi » ou encore d’« Avocats et Associés ». En mai dernier, la nouvelle œuvre de la scénariste, « La mort n’oublie personne », une adaptation du roman éponyme de Didier Daeninckx, a vu le jour sur France 2. Est-il plus facile d’écrire sa propre histoire ou d’adapter un livre ? Le métier de scénariste, a-t-il ses secrets ? Marie-Pierre THOMAS répond à nos questions.

Quel est votre parcours ? Comment êtes-vous devenue scénariste ?

Marie-Pierre THOMAS : J’ai toujours voulu raconter des histoires. Mais ça n’a pas toujours été facile. Je viens en effet d’une famille pour laquelle exercer un métier artistique n’était pas envisageable. J’ai donc d’abord fait plaisir à mes parents et j’ai suivi des études de mathématique. Et au moment d’entamer une carrière de mathématicienne, faire une thèse et devenir enseignante, j’ai tout arrêté et j’ai commencé à écrire. Mais construire une histoire, écrire, c’est un métier qui ne s’improvise pas. J’avais l’impression de devoir escalader des montagnes à mains nues. Heureusement, la chance m’a souri. J’ai eu l’opportunité de suivre les cours de Pierre Jenn. Il s’inspirait beaucoup des scénaristes américains pour nous aider à élaborer nos scénarios. Ca a été pour moi une révélation. Ecrire un scénario, c’était comme faire une démonstration en mathématique !

Pourquoi écrivez-vous pour la télévision ?

J’ai d’abord commencé par écrire pour le cinéma. Mais j’ai eu beau signer des contrats, aucun des films que j’écrivais ne sortait. Un jour, j’ai craqué. Je me suis tournée vers la télévision. C’est le média qui me va le mieux. J’ai beaucoup de choses à dire sur la justice, en particulier. C’est un domaine qui me passionne depuis toujours. Et finalement, ce que je ne pouvais pas dire au cinéma, j’ai pu le dire à la télé. On a l’impression que le cinéma est beaucoup plus libre. Aujourd’hui, c’est peut-être vrai, mais à l’époque, il y a dix ans, c’était différent. C’est à la télé que l’on pouvait faire passer énormément de sujets chauds, tels que la discrimination ou l’excision. C’est à la télé que j’ai pu parler d’équité et de morale en matière de justice.

Ne pensez-vous pas que la justice est un sujet plutôt masculin ?

Non, pas du tout. Je trouve que la justice, en fait, c’est un moyen de parler de la société. Je me suis tellement passionnée pour le droit, qu’il y a même eu un moment où je me suis dit que si je n’étais pas scénariste, je serai certainement devenue magistrate. Les magistrats du siège et du parquet ont chacun leur façon de lire et de dire le droit. Ils jugent les affaires différemment. Faire la différence entre l’équité et la morale, c’est un débat passionnant. C’est toujours cette double lecture que j’essaie de garder en mémoire quand j’écris une histoire. Ce qui est moralement acceptable est-il forcément juste aux yeux de la loi, et inversement ? Par exemple dans le cadre d’un divorce pour une garde d’enfants, ou dans celui d’une recherche en paternité, ou même pire, pour un crime, la façon dont les juges rendent la justice exprime un point de vue sur la société.

Les personnages que vous créez, sont-ils porteurs de votre vision du monde, de votre caractère ?

Les histoires que j’écris correspondent à ce que je pense de tel ou tel fait. Le sens d’une histoire correspond à ma vision du monde. Pour les personnages, c’est un peu différent. Ils sont avant tout là pour donner de la chair à cette vision. Ils sont à mes ordres. Il y a même des moments où je peux me montrer très cruelle avec eux. J’aime bien les coincer dans des situations douloureuses ou dangereuses pour voir jusqu’où ils peuvent aller. De toute façon, plus le personnage est coincé, plus le spectateur s’intéresse à lui : comment ce personnage va-t-il s’en sortir ? Pour construire mes personnages, je m’inspire des gens que je rencontre. Ca peut partir d’une anecdote, ou bien de conversations que j’entends à la terrasse d’un café. En fait, les gens m’intéressent. Leurs histoires, leurs dilemmes, leurs doutes sont autant pour moi de sources d’inspiration. J’aime raconter des histoires et je m’adresse au maximum de personnes car, à la fois, mes histoires ce sont leurs histoires.

Parlons de votre dernier film, « La mort n’oublie personne ».

Pour moi, c’est une chance extraordinaire d’avoir adapté ce roman éponyme de Didier Daeninckx. J’ai découvert Daeninckx à l’âge de vingt ans. C’est un très grand auteur de polar. Sa particularité est de mettre en lumière les dessous de l’histoire de France au service d’un genre : le polar. C’est ainsi le premier romancier à avoir parlé de la manifestation tragique du 17 octobre 1961, dans « Meurtres pour mémoire ». J’en parle parce que ce livre m’a énormément marqué. Pour en revenir à la « La mort n’oublie personne », quand le producteur Jérôme Minet m’a contacté pour l’adapter, ça a été pour moi, la réalisation d’un rêve d’adolescente. J’allais adapter un romancier que j’adore. Ca faisait dix ans qu’il tentait de l’adapter, sans succès car adapter Daeninckx, si c’est séduisant, c’est dur. Et Jérôme, qui connaissait mon travail a senti que j’y arriverai. Pour moi, il était hors de question que j’échoue. Cela aurait été comme renoncer à ce rêve. Ce n’était pas possible.

En quoi ça a été difficile ?

La difficulté a été de raconter deux histoires, celle d’un prof et celle de Jean Ricouart. D’un côté, on raconte l’histoire d’un homme, un enseignant, à la recherche des héros « communs » de la résistance, d’un autre celle d’un résistant, Jean Ricouart. Nous avons choisi de nous concentrer sur l’histoire de Jean Ricouart. Comment il est rentré dans la résistance et comment il s’en est sorti au moment de la Libération. C’était pour moi le sujet du livre. J’ai donc en accord avec le réalisateur et le producteur occulté tout un pan du livre consacré à la déportation de Ricouart et à sa libération des camps par les Russes. Je me suis attachée à mettre en valeur ce qui pour moi était le sujet du livre à savoir : comment un acte de résistance (ici l’exécution d’un collabo) a pu en 1946 être requalifié en meurtre. Autrement dit, comment un résistant lambda devenait un criminel aux yeux de la justice française. Evidemment cette justice française dans le film est incarnée par un magistrat (Quinoux) qui officiait déjà sous Pétain en tant que juge. Ce personnage existe aussi dans le livre. Mais dans l’œuvre de Daeninckx, ce n’est qu’un figurant. Une ligne. Dans le film, nous lui avons donné de la chair. Pendant la guerre, il n’est qu’un simple juge et après la guerre, il est devenu procureur. Dans le livre, on ne sait rien de lui. Dans le film, on lui a donné une épouse, belle, sincère et qui l’aime. Une épouse qui représente le côté attachant de ce personnage, tout comme nous avons donné plus de chair à Marie Ricouart, la femme de Jean. Dans le livre, c’est une ombre tandis que dans le film, c’est une lumière. Elle aime Jean d’un amour absolu. Elle est prête à tout pour l’innocenter mais en même temps, elle veut comprendre. Elle refuse de se faire balader au nom des idéaux. Elle refuse d’être une marionnette. Elle apprend ainsi la sagesse auprès d’une autre femme, la compagne de Fernagut, magnifiquement interprétée par Myriam Boyer. Encore un personnage que j’ai enrichi pour le faire exister. Autrement dit, dans le film, à la différence du livre, nous avons aussi mis en avant le regard des femmes sur cette époque. Après tout, nous ne vivons pas que dans un monde d’hommes ! (en riant).

Avez-vous procédé à des quelconques recherches pour développer cette ligne féminine du sujet ?

De mon côté, je connaissais plutôt bien cette période. Avant d’être scénariste, j’ai collaboré pendant dix ans à l’émission Histoire Parallèle, animée par Marc Ferro et diffusée sur Arte. Il n’en demeure pas moins que j’ai eu besoin de me replonger dans le quotidien de cette période. D’autant que le Nord n’était pas une zone occupée comme les autres, c’était une zone interdite. J’ai donc récupéré les deux tomes d’un colloque qui s’était tenu à Lille, en 1995. La lecture de ses ouvrages m’a permis de comprendre beaucoup de choses sur la justice à cette époque. Les scènes de Quinoux avec le patron des houillères et le proc’ sont issues de ses recherches. Mais pour ce qui est du côté féminin, j’ai repensé à toutes ces femmes que j’avais interviewées pour Histoire Parallèle, émission de télévision historique, et aussi aux histoires personnelles que m’a racontées Marc Ferro.

En tout cas, le spectateur reste sous la tension émotionnelle des personnages du premier plan jusqu’au dernier.

Tant mieux ! C’était le but ! Maintenir le suspens de bout en bout, c’est le devoir du scénariste vis à vis du spectateur. Même si c’est un film noir, la fin est cependant plus heureuse que prévue. Le film s’achève sur le visage lumineux de Judith Davis (formidable Marie Ricouart). Jusqu’à ce que le réalisateur et le producteur mettent leur véto, je revendiquais une autre fin du film. Marie Ricouart est face à la femme du procureur, cette dernière surprise de la voir lui confie : « Après tout ce qui s’est passé, je croyais que vous auriez déménagé, que vous aussi, vous chercheriez un ailleurs ». Et Marie répondait : « Pour moi, il n’y a pas d’ailleurs ! » Alors, là, oui, c’est vrai je le reconnais aujourd’hui, c’était très noir. Ça voulait clairement dire que pour les petites gens, il n’y a pas d’échappatoire. Donc pour ne pas accabler le personnage, j’ai réécris le dialogue et Marie réplique : « Un ailleurs… ? Mais moi je n’ai pas besoin d’ailleurs… »

Les spectateurs ont souvent l’impression que l’adaptation cinématographique simplifie l’œuvre littéraire. Est-il possible de rester à cent pourcent fidèle à l’ouvrage adapté ?

Non. Encore une fois, quand on adapte un livre, on le trahit forcément. L’idée est de ne pas trahir l’univers de l’auteur. Quant au livre, je répète, on est obligé de le « couper ». Parce que 200 pages d’un roman, ça ferait un film de deux heures avec des décors pas possibles, des personnages qu’on ne verrait qu’une fois, enfin bref, ça explose un budget. C’est un principe, quand on adapte on trahit et on livre sa vision du livre au spectateur. Pour moi, « La mort n’oublie personne » démarre en 1946 et raconte l’histoire d’un résistant rentré de déportation, qui se voit inculpé de meurtre par un juge qui officiait déjà sous Pétain. Son acte de résistance est devenu un crime. Comment, à la Libération, au moment où les masques tombent, traite-t-on et juge-t-on les héros de la Resistance ? C’est de cette manière que le procès est devenu l’idée centrale de l’adaptation.

Le métier de scénariste, a-t-il ses secrets ? Ses astuces ?

On a toujours besoin de se mettre dans la peau des personnages. On n’a pas le droit de faire des fautes ou d’être approximatif. J’ai besoin de tout savoir sur le quotidien de mes personnages. Pour un médecin, j’ai besoin de connaître le quotidien d’un médecin à l’hôpital : les personnes qu’il côtoie, ses rencontres, sa hiérarchie, l’agencement de son bureau. Pareil pour les magistrats. J’ai besoin d’être à leur place pour pouvoir écrire en me disant : « Si j’était un médecin, si j’étais un procureur… » Je passe beaucoup de temps à observer les gens, à décrypter les rapports qu’ils entretiennent avec leurs collègues. Il faut que leurs secrets deviennent mes secrets.

Est-il plus facile d’écrire sa propre histoire ou d’adapter un livre ?

Rien n’est jamais facile. Raconter une histoire originale ou adapter un livre pose des problèmes différents. Pour élaborer une histoire originale, il faut du temps. Du temps en amont. C’est le temps de la recherche, des rencontres et des discussions, des tâtonnements. Jean-Loup Dabadie parle du temps debout. C’est exactement ça. C’est le temps où justement on n’est pas assis devant son ordinateur. C’est le temps de la réflexion. C’est vrai que plus on a de la bouteille, plus on a d’histoires en stock… Mais c’est un temps nécessaire. Quand on adapte un livre, ce temps debout a déjà été digéré par l’auteur. Le livre existe et l’histoire aussi. De plus, comme le livre est là, sous nos yeux, tous les interlocuteurs du scénariste (producteurs, réalisateurs, chaînes de télévision) sont déjà d’accord avec l’histoire. C’est donc encore un gain de temps. Le revers de la médaille dans ce cas précis, c’est qu’on est contraint par le cadre du livre : personnages, destins, lieux, époque. On peut s’en sortir en respectant davantage l’auteur et son œuvre plus que le livre en lui-même. C’est dans cet interstice que le scénariste en tant qu’auteur est libre de l’adaptation qu’il fait. Parce qu’adapter un livre, c’est le trahir mais c’est aussi rester fidèle à l’univers de l’auteur. C’est là où c’est complexe ou au contraire facile. Quand on adapte un roman, le travail est d’autant plus facile que l’on connaît bien les autres romans du même auteur car on a accès à son univers. Ma chance, dans le cas de « La mort n’oublie personne », c’est que je connaissais bien l’œuvre de Didier Daeninckx et qu’en plus, il faisait partie de mes auteurs de prédilection.

Chaque écrivain élabore, avec l’expérience, son style littéraire. Peut-on parler d’un tel style dans le cadre de l’écriture scénaristique ?

Le scénario, c’est tout d’abord aussi une œuvre littéraire. On n’a pas besoin d’attendre son apparition à l’écran pour l’apprécier. Le scénariste est un écrivain qui raconte des images d’une façon différente. Par exemple, comment induire dans un scénario la valeur des plans ? Le scénariste écrit pour un média visuel. La nécessité d’induire une image impose donc un style, une forme. Mais comme le roman, le scénario doit assurer une lecture agréable. Pour cela, le scénario doit permettre au comédien de savoir si la réplique qu’il doit dire est une réplique neutre, une invective, un cri du cœur, ou encore, s’il y a du sous texte. C’est pourquoi les didascalies sont importantes dans un scénario. Il faut être le plus précis possible sans pour autant jamais encombrer la lecture. Rien et personne ne doit enlever au scénariste le plaisir d’écrire car l’écriture est un plaisir. Ce n’est pas grave si tout le monde a le regard sur le scénario du moment que le producteur et les gens qui nous entourent nous encouragent. Il faut garder et préserver le plaisir d’écrire. C’est ce qui fait que nos histoires, nos personnages sont attachants ou pas.

Quelle est votre œuvre cinématographique préférée ?

Avant je vous aurais répondu « Le parrain ». Mais aujourd’hui, pour moi, le chef d’œuvre, c’est « The Wire » (de la saison 1 à la saison 5). C’est pour moi la meilleure des séries de la télévision américaine : un tableau sans fard des bas-quartiers de Baltimore. J’aurais vraiment aimé pouvoir collaborer à cette œuvre. Chaque saison met en cause un milieu social différent : dealers, ouvriers, profs, politiques et journalistes. Chaque saison raconte comment chacun deale avec la ville de Baltimore ; comment chacun s’élève, ou au contraire se fait broyer par le système. Tous les personnages sont ambigus. Ils ont tous un côté solaire et un côté obscur. Elle n’est pas encore très connue en France mais aux Etats-Unis, elle a énormément de fans, dont Barak Obama. Pas mal, non ? (sourire)

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Sur deux séries avec le même co-auteur, Fabrice de Costil. Une qui tourne autour de la justice, mais dont je ne peux pas encore vraiment parler, et l’autre sur les services secrets. Elle s’appelle pour l’instant « RG » et sera produite par K’IEN Productions.

Propos recueillis par Kateryna Lobodenko-Senani

Filmographie sélective de Marie-Pierre THOMAS (scénariste) :

• La mort n’oublie personne (2009) • Femmes de Loi - Episode 5.4 - Clichés Meurtriers... (2006) • Avocats et Associés - Episode 10.2 - Enfance volée (2004) • La Crim’ - Episode 3.4 - La Piste aux Etoiles (2001) • Docteur Sylvestre - Episode 2.2 - Le Choix d’une Vie (1996)


mardi 14 septembre 2010, par Kateryna Lobodenko-Senani
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